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Le mythe de la pendaison
d’Odinn, dieu shaman, que l’on trouve dans ces quatre strophes
doit être vu dans le sens d’une épreuve initiatique
shamanique qui apporte une élévation de conscience. Cette
élévation est symbolisée par la découverte
des runes et de tous leurs enseignements, découverte qui doit se
faire dans la souffrance. En shamanisme, la souffrance est une des techniques
de l’initiation, elle permet de pousser l’être dans
ses derniers retranchements en utilisant toutes les tentatives de déstabilisation
mentale. Cette épreuve est indispensable pour renforcer la force
d’âme du futur shaman.
On peut donc considérer ce mythe comme un « mode d’emploi » de l’initiation Odinique, une carte qui mène sur le chemin de la connaissance de soi et d’Odinn. Voici un essai d’analyse du mythe, basée sur la traduction de R. Boyer, présenté ci-dessous : Strophe 138. « Je sais que je pendis A l’arbre battu des vents Neufs nuits pleines Navré d’une lance Et donné à Odinn, Moi-même à moi-même donné, A cet arbre Dont nul ne sait D’où proviennent les racines. » Strophe 139.
Strophe 140. Strophe 141. Analyse du mythe : « Je sais que je pendis Il y a dans cette phrase plusieurs éléments intéressants
à préciser.
L’arbre en shamanisme sibérien, comme dans la tradition germano-scandinave, est le chemin qui relie les mondes entre eux, chemin que parcourt le shaman lors de ses transes. Odinn, en plus d’être un dieu shaman est aussi un dieu voyageur qui passe d’un monde et d’une apparence à l’autre. Un détail dans la formulation est énigmatique : « Je sais… », résonne comme une affirmation, presque une revendication d’un acte volontaire et conscient dont on peut être fier. Une revendication adressée aux Dieux pour la reconnaissance du sacrifice accomplit. La pendaison, par les pieds comme il est précisé plus loin, est le premier élément de souffrance. « Neuf nuits pleines Une notion de temporalité apparaît dans cette phrase, et
peut être interprétée de diverses manières
: soit comme des nuits telles que la nature les conçoit, soit comme
une symbolique de durée plus cachée et exprimée par
« pleines ». On peut considérer que des nuits pleines
se rapportent au cycle lunaire, chaque nuit pleine devenant alors un cycle
complet de la lune. Le chiffre neuf est évidement d’une symbolique très forte dans la tradition germano-scandinave (neuf mondes, neuf mères d’Heimdall, …) et de plus, il est particulier. C’est en effet le seul chiffre qui, quelque soit son multiplicateur, revient toujours à lui-même quand on additionne les chiffres le nombre obtenu comme solution de la multiplication. (2x9=18 ; 1+8=9, 3x9=27 ; 2+7=9, …) La symbolique de la lance est également très importante : tout d’abord, elle précise le type d’initiation qui est ici proposé : la lance ou le bâton a une symbolique forte puisqu’elle représente l’initiation spontanée, par l’expérience acquise plus que par la transmission, et relie ce rite de manière directe au shamanisme.
« Et donné à Odinn, A nouveau, deux interprétations sont possibles et sans doute complémentaires : tout d’abord, Odinn, qui exprime que cette blessure par la lance est bien de son fait. Que c’est un acte volontaire de sacrifice en vue d’obtenir une initiation personnelle. Dans la seconde phrase on retrouve l’idée que c’est avant tout un acte qui doit être fait pour soi. Que l’origine, l’intention qui nourrit cet acte doit être lavé de toute préoccupation ou pression extérieure, et ne refléter que l’intérêt de son propre développement comme finalité. Le deuxième niveau d’interprétation propose à l’être poursuivant le chemin d’Odinn de s’offrir à lui en sacrifice, car en même temps c’est à lui-même que l’être s’offre. En effet, le seul résultat de ce cheminement sera la découverte de son propre soi, dans le reflet donné par Odinn. L’être obtient alors une certaine complétude en devenant tout à la fois sujet et objet de son acte. « A cet arbre On découvre ici un troisième réceptacle du sacrifice, Après Odinn et le Soi, le grand Yggdrasill lui-même. Comme précisé plus haut, la croyance veut que les shamans naissent sur l’Arbre-monde, sortis d’œufs couvés au sein de nids placés dans les branches. La durée de leur gestation au sein même de l’axe du monde définira l’étendue de leur pouvoir. C’est donc un sacrifice qui « rend » ce que l’être a reçu et par un effet second, lui permet de mettre en lumière cette Gyfta (littéralement ce-qui-m’a-été-donné, la donation initiale du Destin). Le sacrifice est aussi offert à l’ « arbre intérieur » dont les racines se perdent dans les tréfonds de ce que Jung appelle l’inconscient collectif. En shamanisme on le représente par la caverne d’Ours dans laquelle, qui lors de l’hibernation accède au monde des ancêtres où se trouvent toutes les questions et toutes les réponses, le siège de la connaissance intuitive.
« Point de pain ne me remirent On découvre dans cette phrase un indice sur l’état
au « présent », c’est-à-dire pendant le
sacrifice. Cet élément est très explicitement de
l’ordre du jeûne, technique utilisée de tous Une seconde notion se trouve implicitement dans le terme « remirent
». Le concept est C’est le troisième élément de souffrance. « Je scrutai en dessous, Ce n’est qu’après avoir soutenu ces trois souffrances
conjointes, la pendaison, la blessure et la solitude qu’Odinn est
enfin capable d’appréhender les mystères qu’il
cherche à se révéler à lui-même. La
souffrance est un facteur premier de lâcher prise chez l’être
humain car le cerveau conscient ne pouvant la supporter, d’autres
parties de l’esprit humain s’activent. Cette phrase nous exprime également qu’Odinn est pendu par les pieds et que, tête dirigée vers le bas, son regard se porte en dessous puisqu’il « ramasse » les runes. En dessous d’Yggdrasill se trouve le monde des morts, des ancêtres, les connaissances du passé, comparable à l’inconscient collectif cité plus haut et à la puissance de la Hamingja. C’est dans cette direction qu’Odinn découvre les runes, met en lumière les mystères du monde des ombres.
« Hurlant, les ramassai, Cette phrase insiste sur un élément majeur, le fait de ramasser les runes est le point maximal de la souffrance utilisée dans ce sacrifice car désormais Odinn est incapable de retenir un cri, et même un hurlement. Ensuite, après cette apogée de souffrance et de connaissance,
« Neuf chants suprêmes La seconde partie commence presque comme un parcours fléché, elle montre d’abord la direction dans laquelle se situe la source de la connaissance que la compréhension des runes permet de découvrir. Les connaissances des scaldes étaient traditionnellement chantées ou récitées, mais toujours formulées par des poésies. Les chants dont on parle sont sans doute à la fois la transmission de connaissances et de techniques incantatoires. Cette source présentée ici contient un détail très spécifique : il est spécifié que c’est de son oncle maternel qu’Odinn apprends les neuf chants. On retrouve là une coutume scandinave, celle du « frostri » qui voulait que l’on envoie le jeune garçon passer son adolescence chez un « parrain » qui devait lui apprendre à être un « homme ». Le troisième élément qui ressort de cette source particulière est l’origine géante de Bölthorn et de sa descendance, montrant que la connaissance des arts magiques était l’apanage des géants. Le chiffre neuf est encore présent également et permet un rapprochement spécifique si on le compare aux runes : il existe neuf runes réversibles, c’est-à-dire qui ne change pas de graphie suivant le sens où elle sont positionnées : Gebo, Hagalaz, Nauthiz, Isa, Jera, Eïwhaz, Sowilo, Ingwaz et Dagaz.
« Et je pus boire L’hydromel contenu dans Odrerir est l’hydromel poétique qui donne l’inspiration aux scaldes. Mais le plus important est le contenant lui-même car Odrerir signifie littéralement : « qui-fait-mouvoir-la-fureur » (od-rerir). En d’autres mots, c’est l’élément permettant à la fureur, le Wut ou l’Odr, propriété essentielle d’Odinn, de s’exprimer. Cette fureur est une énergie permettant un changement d’état psychique qui accorde à l’humain la possibilité de dépasser ses limites pendant un temps donné, dans la violence comme pour les Berzerkers ou dans la poésie pour les skaldes. Le rite encouru permet donc l’accession aux aspects les plus profonds, archétypaux et féconds de l’être, et ce par la recherche de l’extase dans l'inspiration poétique, la création artistique et la recherche de la beauté. « Alors, je me mis à germer La symbolique de la germination est assez particulière car elle
implique la présence de graines avant que la germination ne soit
possible, ces graines étant les connaissances accumulées
par l’être avant et lors de son sacrifice, sa rencontre avec
les runes. Toutes ne germeront pas, Ce Savoir est avant tout la connaissance de soi et des ses capacités réelles, le développement de la connaissance intuitive, le tout nettoyé des fantasmes ou endoctrinements. Alors, sur cette base saine et individuelle que l’on nomme Gyfta (ce-qui-m’est-donné), l’humain pourra obtenir les fruits des graines qui germeront.
« De parole à parole, Mais ces fruits ne seront encore que rêves, pensées, projections de l’esprit, et il faudra aboutir à une matérialisation de ces éléments pour apporter un reflet de l’invisible dans le visible et réunir les deux réalités en une. Les Amérindiens avaient pour habitude de représenter en chair et en os, même costumés, les visions des shamans concernant le peuple pour relier et équilibrer le monde d’En-haut et celui d’En-bas. Cette phrase présente le processus de développement qui va être suivit et démontre bien qu’il n’est pas un processus rapide ou soudain, mais plutôt un processus lent de construction étape par étape. La fin de chaque étape dévoilant le début de la suivante, en commençant par sa formulation orale et finissant par sa formulation matérielle et concrète. On y découvre que c’est l’action qui devient son propre moteur et son propre carburant permettant une autarcie énergétique puisqu’elle se nourrit de sa propre action. Les strophes 138 et 139 sont entièrement dédiées à l’explication du sacrifice, de la méthode, la durée, l’intention, … Les strophes 140 et 141 sont, quand à elles dédiées aux résultats du sacrifice et à la transformation que subit l’esprit par l’exécution de ce rite initiatique. La troisième strophe, 140, décrit précisément les nouveaux domaines de l’esprit qui sont désormais accessibles à l’initié et dans lesquels il va pouvoir puiser pour se nourrir. Il faut remarquer la complémentarité entre la connaissance issue du monde d’en bas et des ancêtres de la première moitié de la strophe, et le monde d’en haut avec l’inspiration divine que l’on trouve dans la seconde. On retrouve cette même complémentarité dans l’œil qu’Odinn place dans la source de Mimir au pied d’Yggdrasill, où vivent les trois Nornes, et qui permet
de voir le « dessous des mondes », et son trône Hlidskjalf qui permet de voir d’en haut de l’Arbre du monde. Cela signifie que l’initié devient capable de marier les extrêmes de l’esprit et apprend à pouvoir passer en quelques secondes de l’analyse globale à une analyse creusée dans les détails pour marier les deux points de vue pour obtenir une vision complète. Cela s’exprime également par une juste répartition des fonctions des cerveaux gauche et droit en un ensemble psychique cohérent et se suffisant à lui-même. D’un point de vue intérieur, cela exprime la capacité restaurée de rassembler en un tout cohérent les éléments chtoniens et divins de l’âme : la Hamingja, liée aux ancêtres, et la Filgja, liée au divin. - Trudulf -
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