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Commençons par une petite définition afin de situer un peu mieux ce que sont ces entrelacs
si mystérieux. L'entrelacs est avant tout un motif décoratif composé de courbes sinueuses
se chevauchant entre elles suivant une logique définie et parfois compliquée. Malgré tout,
ce motif ne paraîtra jamais désordonné ou emmêlé, la finesse et l'alternance des courbes
et contre-courbes apporteront mouvement et légèreté. Au départ schématique et abstrait,
il peut parfois évoluer vers un art zoomorphe ou végétal, sans pour autant perdre sa logique
et sa caractéristique d'alternance répétée.

 

 

 

 

Un peu d'histoire :
La technique des entrelacs est visiblement un art universel, répandu des froides terres du nord, en passant par l'Europe continentale, de l'Afrique à l'Orient et même l'Extrême Orient.
Au début des années 50, Georges Bain répertoria ce type d'ornementation dans des lieux et
des époques aussi différentes que l'Egypte (tombe de Toutankamon, 1375/1350 av. JC),
et que l'Afrique (broderies de Hausa), auxquels il rajouta pour la même période l'empire byzantin. Il signala, par ailleurs la présence des entrelacs "dans tous les peuples qui bordent
la Méditerranée, la mer Noire et la mer Caspienne " : les Egyptiens, les Grecs, les Romains,
les Byzantins, les Maures, les Perses, les Turcs, les Arabes, les Syriens, les Hébreux et
les tribus nord-africaines.

On trouve l'entrelacs à Pompéi au premier siècle de notre ère avant que celui-ci ne s'étende
à tout le monde romain. De simple bordure de cadre, il finit par envahir la mosaïque entière.
Sur les mosaïques murales comme sur les pavements, les entrelacs paraissent un peu partout
en Italie : à Casale, Crémone, Vérone, Pesaro.
Il est constitué, au départ de tresses à une ou deux rangées, placées en bordure de la pièce
d'art et agissant comme un cadre dans lequel on trouve parfois de petits symboles d'entrelacs quadrilobés simples ou redoublés qui agrémentent la composition figurative ou abstraite.

En Afrique du Nord, les boucliers de certains guerriers allient ouvertement ces bandes entremêlées avec une représentation animale comme le serpent dont l'entrelacs pourrait être
une vue symbolique ou stylisée. Mais c'est vers les régions voisines de la Perse, de l'Assyrie
et de la Chaldée que l'on situe le plus souvent ce mélange coloré de verroterie cloisonnée et de motifs abstraits linéaires dont les entrelacs font partie.

L'orfèvrerie est une technique qui va permettre à l'art des entrelacs de prendre un essor sans précédent, plus particulièrement dans les contées celtiques et germaniques. La boucle de ceinture de Saint Margarethen trouvée en Autriche et datant de la période du Hallstatt (1000/500 av J.C.) comme celle de Vace dans les Balkans présentent sur leur pourtour cette tresse qui deviendra courante sur les mosaïques romaines. Les recherches effectuées au 19°s définissaient l'appartenance de cet ornement au monde celto scythe avant que celui ci ne se propage à travers l'Europe par le déplacement des populations barbares. Mais les peuples
qui en firent le plus grand usage furent sans aucun doute les Saxons. Lorsque ceux ci
envahirent l'île de Bretagne, ils le transmirent à leurs voisins irlandais.

 

 

 


Les moines irlandais de l'Eglise chrétienne celtique, héritiers en bien des points des druides
et des bardes païens, poussèrent effectivement l'art de l'ornementation basé sur les entrelacs bien plus loin que sur le continent. Sortant des simples tresses servant de cadre à une composition figurative, les courbes se croisent et s'entrecroisent en adoptant les formes les
plus variées : triangles parfois répétés sur eux-mêmes, cercles, carrées ou formes non définies
de grandeurs variées.


Cette évolution artistique va se répandre dans toute l'Europe de l'ouest et du nord par les voyages incessants des moines issus d'Irlande, devenant ainsi un art caractéristique du haut Moyen-âge. Et voilà que doucement un art qui fut païen à l'origine fut repris par la chrétienté
et répandu dans ses zones d' influences. L' art mérovingien est bien dans la lignée de cette évolution qui, de courbes en chevauchement, permettra une renaissance culturelle avec l' art carolingien.


Mais très vite, les expéditions vikings apporteront une influence zoomorphique évidente, ainsi qu' une influence abstraite poussée à l' extrême. C' est en effet une nouvelle rencontre de l' ancienne culture païenne encore bien vivace dans le nord de l' Europe avec la culture chrétienne. Cette confrontation culturelle finit par provoquer une union des deux traditions en présence lors de la conversion chrétienne des royaumes de Scandinavie autour de l' an mille.


Dès lors, les traditions antiques ont disparu au profit d'une éducation qui annonce la tradition médiévale religieuse. L'Eglise conserve le plan de la basilique pour ses églises, le latin, et
intègre les apports celtes (entrelacs géométriques celtes des enluminures des manuscrits) et francs (orfèvrerie cloisonnée) dans l'élaboration d'un art sacré.

 

 

 

 


Ce sera désormais dans l' art Roman que l' on pourra retrouver les traces de cet art ancien de l' entrelacs. Des chapiteaux de colonnes en passant par les fonds baptismaux ou les pavements des églises, la sculpture romane perpétue cette symbolisation de l' infini.


Par après, les évolutions techniques amenèrent un style nouveau à se répandre en Europe :
l' art Gothique. Dès le 12°s, les murs et autres supports de sculpture se réduisent, laissant la
part belle à l' art du vitrail et aux jeux d' ombres et de lumières. L' infini s' exprime désormais
dans l' architecture tout entière par le chevauchement des couleurs et des formes, mais la mise
en avant du mouvement allait provoquer la perte de la symbolique. Et doucement, la forme
prit le pas sur le fond pour s' exprimer à outrance dans le Gothique dit Flamboyant.
Longtemps considéré comme une pratique artistique secondaire, l' art de l' entrelacs vivra
une renaissance dès le 19°s pendant lequel l' étude des arts dits « barbares » sera en vogue.


Depuis, et surtout vers la fin du 20°s, cet art particulier exprimant l' infini de l' univers et de l' esprit humain à la rencontre des Dieux connaît un extraordinaire développement. Partout en Europe, des études sur la symbolique et sur les secrets de fabrication poussent des artistes contemporains à retrouver les subtilités et la capacité d' abstraction de cet art millénaire.